Les étapes de NAPOLEON du 1er au 7 mars 1815

 

L’ILE D’ELBE ET LA PROVENCE

 

HAUTE-PROVENCE

 

LES ALPES – Juillet 2014

 

 

ETAPE DES ALPES

 

 

Du côté de chez nous...

Bien que situés dans les Hautes-Alpes, nos 4 villages du Laragnais rappellent encore La Provence par leurs couleurs et leurs parfums. Bordés par les rivières du Buëch et de la Durance, Le Poët, Upaix, Ventavon, et Monêtier-Allemont, regorgent d'un incroyable patrimoine culturel et naturel. Les paysages sont à couper le souffle : de magnifiques vergers de pommiers, d’immenses champs de lavande et de tournesols, … Personne ne peut résister au charme de ce territoire !

 

Le Poët (23 juillet 2014)

 

1ère étape haute-alpine

Le Poët est construit sur les rives de la Durance.

Sur la colline qui domine la plaine agricole, le cœur du village groupe ses vieilles maisons autour de l’église Saint Pierre restaurée au début du XIXème siècle, avec son clocher du XIème siècle et sur la façade, un très beau cadran solaire contemporain qui représente l’équilibre dont la devise est « regarde mon ombre, tu verras ta vie ».

Notre 1er arrêt sera pour la célèbre confiserie Canteperdrix qui est installée à l’entrée sud du village. Malheureusement l’usine ne se visite pas et le magasin est exceptionnellement fermé ce mercredi (Marine, tu n’auras pas de calissons…)

Il est passé par là…

 

Dimanche 5 mars 1815 vers 15 heures. Napoléon se serait assis sur un banc devant la bâtisse du bourgeois Amat Laplaine pour se reposer (bâtisse détruite pour améliorer la circulation en 1941). Ce dernier lui offrira un verre de vin et une pomme, entouré par tous les notables. Il est dit que le Curé pourtant demandé par Napoléon, ne voulait le saluer, mais il y fut contraint devant les forces armées. Il écrira ensuite «L'Usurpateur a traversé le village ce jour et a usé vis à vis du ministre du culte de paroles malsonnantes...»

Devant l’église du village, un banc et une plaque commémorative, rappellent le passage de l’empereur.

Sur la plaque l’on peut lire en français et en anglais «L'Empereur, après avoir tout juste obtenu le droit de passage dans l'étroiture des rochers au confluent de la Durance et du Buëch, éprouva le besoin de s'asseoir au village du Poët où on lui apporta un fruit et un verre de vin».

 

Il faut monter sur la tour de la Ville-Haut pour découvrir un magnifique panorama à 360° sur la vallée de la Durance et les sommets environnants. Une table d'orientation est installée au sommet. L'horloge porte les armoiries de la famille de Rame, propriétaire du Poët, au 14ème siècle.

 

Upaix

 

Très beau village perché avec une vue panoramique sur la vallée de la Durance et du Buëch, depuis sa table d'orientation..

On y découvre aussi la Chapelle des Pénitents Saint Sébastien et son cadran solaire dont la devise est « Toi qui me regarde, écoute : accorde le rythme de ton cœur aux battements de mes instants. Comprends-tu maintenant comme il est temps d’aimer ».

 Une belle église classée (XIVe – XVIIe siècles).

Une belle église classée (XIVe - XVIIe siècles).

 

Il fait très chaud, Emilie me dit "Souffrir pour être belle d'accord, mais souffrir pour étudier pas d'accord".

Ah Napoléon, si tu entendais !!!

Sur la place, on y admire le  porche à arc brisé datant du XIVème siècle qui constituait l'entrée du bourg, il appartenait à la demeure seigneuriale (demeure privée inscrite à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques). En sortant du village, un joli lavoir.

Monsieur de St Genis, maire d'Upaix a laissé dans les Annales des Basses Alpes un récit du passage de Napoléon: «Je fus environné d'une partie des fidèles qui formaient l'escorte de l'Empereur et particulièrement du brave Jermanowski dont le nom est cher à tous les Français ... Ils rirent avec moi du grotesque matériel qui composait leur bagage. Imaginez-vous une foule d'officiers supérieurs cheminant lentement, hissés sur de tristes rosses arrachées à la culture et en grand nombre sur des mulets rétifs qui reculaient au lieu d'avancer, quelques mauvaises selles et de bardes grossièrement sanglées, marchant pêle-mêle avec une gaieté folle et vous avez une faible idée de cette caravane. Quelques lanciers polonais, talonnant leurs chétives montures ouvraient et fermaient la marche. Ils étaient suivis à peu de distance du bataillon des grenadiers dont les moustaches grisonnantes et le teint noirci présentaient un ensemble effrayant et justifiaient l'épithète de vieux grognards. Ces braves, les uns à pied, les autres sur des charrettes et des montures de tout genre faisaient retentir les airs de chants français... Ensuite venaient les chasseurs Corses et Elbois, environ 400 hommes, petits mais robustes; ceux-ci formaient l'arrière-garde commandés par le général Drouot qui s'avançait gravement à leur tête.»

De la Nationale, on aperçoit Ventavon, un joli village fortifié autour de son château. 

 

 

Monêtier Allemont

Le village de Monêtier-Allemont  est bâti sur l'emplacement d'un ancien site gallo-romain. Pas grand-chose à voir si ce n’est un cadransolaire contemporain qui orne le mur de la coopérative. La devise « Qu’elle soit aimable celle que tu désires »

 

Napoléon poursuit son chemin en direction de Gap et s’arrête à Monêtier-Allemont au Relais de Poste pour se reposer et changer les chevaux. Il en profite pour se réchauffer au coin du feu.

Non loin se situe le château de Vitrolles dont le Baron est royaliste; il sera d'ailleurs ministre sous Louis XVIII. Et c'est pour cela que Napoléon préféra l'éviter.

 

 

La Saulce

 

La Saulce existait dès le XIIIe siècle.

 

A La Saulce, les soldats font une halte dans la rue principale, et près de l'église. Les habitants des communes voisines avertis par la rumeur attendent à l'entrée du village. Chacun veut voir l'Empereur, le toucher, donner du vin et des vivres aux hommes.

 

Les bourgeois marseillais partisans de Louis XVIII, ont voulu arrêter Napoléon. Mais ceux-ci ont subi une humiliation par les gapençais, ralliés à l’Empereur. Depuis cette expression : "Tremper une fameuse sauce à la Saulce".

 

 

Tallard

 

Tallard est une petite ville située au Sud des Hautes-Alpes, aux portes de la Provence.

Le centre médiéval possède de nombreux vestiges du passé, portes, lavoirs, porches, fontaines... mais surtout l'église paroissiale, dédiée à St Grégoire, classée monument historique.

 

Aux abords du centre historique se trouve le Parc de La Garenne, classé parmi les sites pittoresques du département depuis le 8 mars 1958. Le parc à un accès direct au château médiéval du XIV° et XVI° siècle, classé monument historique. Une fresque représentant un soldat napoléonien s’abrite dans la chapelle du château.

 

Gap

 

Gap « capitale douce », c’est le mariage de la lavande et de l’edelweiss imaginez un cœur de ville ocre, dans un écrin de montagnes : des façades colorées aux teintes pastels, des places riantes, des fontaines, la capitale des Alpes du sud a un je ne sais quoi d’Italie. Et un environnement XXL : des sommets à 3000 mètres, des stations de ski à portée de spatule, le Queyras et le Parc des Ecrins pour voisins !

Entre Provence et Dauphiné, la ville bénéficie d'un climat alpin tempéré par la proximité de la Méditerranée.

L’aigle sur la RN85 à l’entrée sud de Gap

D’après les traditions gapençaises, Cambronne entra dans la ville vers 17 heures. Plusieurs personnes se portèrent à sa rencontre, lièrent conversation avec lui. Le général lança divers ordres de réquisition et fit retenir, pour le logement de son maître, l’auberge tenue par Marchand, rue de France, qu’on lui avait signalée comme étant la moins mauvaise. Sans que personne intervint, il donna l’ordre de faire placer des lumières à toutes les fenêtres donnant sur les rues et de poster un piquet de garde nationale place Saint-Etienne (actuelle place Jean Marcellin). Il fut obéi.

Rue Colonel Roux
Rue Colonel Roux

Vers 21 heures, Napoléon arriva à son tour avec 500 hommes environ. Il se présenta Porte Colombe pour remonter la rue Colonel Roux (en 1815, rue de Provence), toute illuminée par des flambeaux. Venait d’abord un escadron de cavalerie sonnant de la trompette puis des « officiers » marchant à pied, avec des sacs sur le dos, jetant des pièces de monnaie à la foule descendue dans la rue pour voir passer le cortège. Napoléon était monté sur un cheval persan gris et, à droite et à gauche de lui, marchaient des soldats l’arme au bras, qui criaient de temps à autre : « Vive l’Empereur », mais leurs voix n’avaient que peu d’échos. L’Empereur témoigna cependant son contentement : « Je suis tranquille depuis l’heure où j’ai mis le pied sur le territoire des Hautes-Alpes ».

La colonne débouche sur la Place Jean Marcellin (en 1815 Place St Etienne), le piquet de la garde nationale en grande tenue présente les armes pendant que le tambour bat «Aux champs». S'adressant au Général Bertrand qui l'accompagnait, Napoléon lui dit : " Enfin ! nous sommes vraiment en France."

Arrivé rue de France, il descendit à l’auberge Marchand. Quant aux troupes, elles bivouaquèrent dans les rues.

L’Hôtel Marchand était alors le seul logis un peu confortable qui existât à Gap, fréquenté par la bourgeoisie et par les commerçants de marque. Les trois autres n’étaient que des auberges où descendaient les rouliers, et où venaient s’attabler les travailleurs pour y boire le vin du cru gapençais dans des pots en étain appelés « pèchiers ».

Au rez-de-chaussée de l’hôtel se trouvaient deux pièces séparées par un très étroit corridor aboutissant à droite et à gauche à deux escaliers dont l’un très sombre, droit et raide comme une échelle de meuniers, donnait accès à quatre petites chambres à  coucher dont l’une servit à l’Empereur. L’autre escalier, plus large et mieux éclairé, aboutissait à une grande salle à manger au premier étage.

La pièce à droite au rez-de-chaussée servait de salle à manger pour le service ordinaire des voyageurs, l'autre était occupée par la cuisine et par une petite salle réservée aux gens de la maison.

Pendant fort longtemps, jusqu'en 1870, l'intérieur des deux maisons qui formaient l'auberge est demeuré intact. C'étaient toujours des officiers de la garnison qui occupaient la chambre de l'Empereur. Ils trouvaient un grand plaisir à pouvoir dire qu'ils avaient eu la chance de l'honneur de coucher dans le lit qu'avait occupé Napoléon.

 

Ce n’est plus un hôtel au n°19 de la rue de France. Pendant de nombreuses années, s'y tenait la fameuse pâtisserie à l'enseigne «La Halte Impériale», maintenant, c'est un magasin de chaussures, et il faut dire un grand merci aux propriétaires des lieux qui offrent une superbe façade ocre et au sommet une fresque peinte représentant l'Empereur à la tête des grognards allant à la rencontre des habitants de Gap.

Toute la nuit du 5 au 6 ars, sur la Place du Marché, près de l’auberge ou Napoléon prenait du repos, de jeunes gapençais dansèrent autour d’un grand feu, en célébrant l’Empereur par des chants improvisés où ils l’appelaient leur « sauveur », leur « père ».

 

C’est à Gap que la petite armée impériale arbora le drapeau tricolore ; celui-ci fut sans doute extrait des greniers de la mairie. Par contre, elle abandonna le fanion vert semé d’abeilles d’or, chargé d’un cor (l’étendard des chasseurs de la garde), qu’elle avait suivi jusqu’à ce jour. Abandonné d’abord à un quidam qui s’en servait comme torchon, cet étendard fut reconnu, mis en sécurité à la Mairie, placé enfin au Musée de Gap où il se trouve toujours.

 

A peine arrivé à l'hôtel Marchand, Napoléon fait appeler les autorités. Mais le préfet Harmand s'est réfugié à St Bonnet, où il manquera d'être pris par Cambronne. Le général Rostolland, commandant le département est resté cantonné à Embrun avec la garnison. Le maire est le chevalier d'Abon, colonel du génie en retraite, 66 ans, avec sa coiffure à la Mirabeau, poudrée à la volée. Au bas des escaliers, il est reçu par le général Bertrand, son ancien frère d'armes. Ils s'embrassent, «Allons, venez d'Abon, l'empereur vous attend.» Aussitôt introduit :
- Que pensez-vous de notre retour, monsieur le maire ?
- Je crois, Monsieur, répond imperturbable M. d'Abon, qu'il est malheureux pour la France comme pour vous...
- Comment ne réussirais-je pas ? J'ai l'armée pour moi.
- Et le peuple ?

- L'armée est tout, et la masse est encore pour moi !

 

 

GAP - CORPS – LUNDI 6 MARS

 

 
Le lendemain matin quartier libre. En quatre jours depuis Vallauris-Golfe-Jouan, les soldats ont parcouru près de 200 km, dans la montagne, sous la neige et dans des conditions particulières, quoique toujours bien accueillis par la population, et dans la joie d'avoir retrouvé la patrie. Les hommes ont besoin de souffler... Ce lundi 6 mars, à 8 heures, le général Drouot, avec l'arrière-garde, quitte Sisteron pour Gap, serrés de près par les troupes royalistes. Au même moment, le général Cambronne, avec l'avant-garde, quitte Gap pour monter le col Bayard.

Dès 6 heures du matin, l'Empereur s'entretient avec M. Farnaud, secrétaire général des Hautes-Alpes. Il l'interroge sur l'ensemble de l'administration et de l'économie du département. Il promet de revenir: «lorsque la paix sera rétablie, j'occuperai mes loisirs à parcourir en personne les départements pour y répandre des bienfaits et le tour de Gap viendra.»).

Gap, le 6 mars 1815

NAPOLEON, par la grace de Dieu et les Constitutions de l’Empire, Epereur des Français, etc, etc, etc.

Aux Habitants des Départements des Hautes et Basses Alpes,

Citoyens,

J'ai été vivement touché de tous les sentiments que vous m'avez montrés ; vos vœux sont exaucés. La cause de la Nation triomphera encore !!! Vous avez raison de m'appeler votre père,  je ne vis que pour l'honneur de la France. Mon retour dissipe toutes vos inquiétudes ; il garantit la conversion de toutes les propriétés, l'égalité entre toutes les classes, et les droits dont vous jouissiez depuis vingt-cinq ans et après lesquels nos pères ont tous soupiré, forment aujourd'hui une partie de votre existence.

Dans toutes les circonstances où je pourrai me trouver, je me rappellerai toujours avec un vif intérêt tout ce que j'ai vu en traversant votre pays.»

Signé 

Par l’Empereur : Le grand Maréchal faisant les fonctions de Major général de la grande armée.

Signé BERTRAND

 

On fait imprimer la proclamation à l'imprimerie Genoux que Drouot ira prendre dans la soirée. A la mairie, pour marquer la satisfaction que lui avait procuré l'accueil chaleureux de la ville, Napoléon fait don de son étendard personnel, le fanion des chasseurs à cheval de la garde, en soie verte, marqué du cor des chasseurs et semé d'abeilles d'or. C'est ce fanion qu'on peut voir au musée de Gap. Ce musée, une création du préfet Ladoucette, présente une maquette révélatrice de ville de Gap fortifiée au XVI° siècle, ainsi qu'une belle collection d'armes, de peinture, de céramiques et de meubles du Queyras. Il est installé dans l'ancien séminaire rue Colonel Roux.

En milieu de matinée, survint un accident peu banal. Farnaud, secrétaire général à la préfecture, le rapporte ainsi : « Tout à coup une explosion sourde se fait entendre, elle part de l’appartement occupé par Napoléon. Un cri effrayant s’élève dans la rue : l’Empereur est assassiné ! Tout s’émeut, tout s’agite : les soldats se précipitent vers la maison. L’alarme ne fut que d’un instant. Les premiers qui arrivèrent près de Napoléon le trouvèrent au milieu d’une fumée fort épaisse, ayant un pistolet à la main. Seul et pour occuper peut-être son loisir, il avait fait un grand feu, et avait enflammé la cheminée. Sans perdre son sang-froid il avait tiré son arme dans le tuyau, et la suie allumée était tombée dans le foyer par l’effet de l’explosion. Ayant appris que l’alarme était dans la rue. L’Empereur s’empressa de paraître à la fenêtre ».

Lorsque l’Empereur, après avoir déjeuné avec quelques notable, prend congé de son hôte le sieur Marchand, il fait cadeau aux deux fillettes de l'hôtelier, Lisette et Félicité, d'une paire de ciseaux de sa trousse en leur disant: «Quand vous broderez, Mesdemoiselles, cet objet vous rappellera la passage de Napoléon à Gap et son hébergement chez Monsieur votre père !».

 

L'Empereur monte dans une calèche achetée par Peyrusse, à M. De Bourcieux, pour le prix de 1.400 frs, et quitte Gap par la porte Lignole et le pont de Burle qui enjambe la rivière de Bonne.

Ce 6 mars à 14 heures 30, toute la ville se porta sur son passage chapeau bas, ne ménageant pas ses acclamations. L’arrière-garde des troupes quitta Gap vers 15 heures.

Ce vieux pont est maintenant encerclé d'habitations et a demi caché par la végétation

L’Aigle au départ des premiers lacets du col Bayard.

 

 

Le col Bayard

 

 

Parti de Gap le lundi 6 mars, Napoléon franchit par temps de neige le Col Bayard.

Sommet de la Route Napoléon, du haut de ses 1246 mètres d'altitude, le col Bayard surplombe la ville de Gap. Une courte halte aux tables d'orientation nous permet d'admirer les vallées du Gapençais.

 

 

La Fare en Champsaur

 

Au lieu-dit Les Baraques, la colonne est arrêtée par les habitants de La Fare et de St Bonnet où le marché a amené une grande affluence. Voyant le petit nombre de soldats qui l'accompagnent, ils proposent à Napoléon de sonner le tocsin pour rameuter des volontaires. «Non, dit l'Empereur, vos sentiments me font connaître que je ne me suis pas trompé, ils sont pour moi un sûr garant des sentiments de nos soldats. Ceux que je rencontrerai se rangeront de mon côté. Plus ils seront, plus mon succès sera assuré. Restez donc tranquillement chez vous... » raconte Peyrusse dans ses mémoires. Un monument sur le bord de la route, face au restaurant La Halte de l'Empereur, commémore la scène.

Monument au lieu-dit "Les Baraques"
Monument au lieu-dit "Les Baraques"

On se remet en marche, longeant le Drac.

 

Pendant ce temps à Grenoble, le général Marchand convoque chez lui dès le matin, tous ses officiers généraux et les colonels des régiments. Tous protestent de leur fidélité au roi. Puis on délibère pour savoir si on marche contre Bonaparte ou si on l'attend derrière les remparts. On décide de se mettre en mouvement le lendemain, car il faut d'abord s'assurer de la fidélité des troupes et leur faire prêter un nouveau serment. Marchand veut passer cette revue, mais les chefs de corps ont la franchise de lui rappeler que «son empressement à proclamer la déchéance de l'Empereur, l'année dernière, avait affaibli son influence sur les soldats.
Ce 6 mars 1815, il se résout à fermer les portes de la ville pour éviter les désertions. Il fait mettre la place en état de défense, hisser les canons sur les remparts, en tout 47 pièces en batterie. Il fait dresser des abris de rondins devant les portes de Bonne et de Très Cloîtres, et expédie à La Mure une compagnie de génie et un bataillon du 5° de ligne pour faire sauter le pont de Pont-Haut.

 

Le préfet M. Fourrier est affolé par l'orage qui se prépare à lui tomber sur la tête. C'est un mathématicien qui a fait partie des scientifiques qui ont accompagné le général Bonaparte, pendant la campagne d'Egypte, en 1798. Il est préfet de l'Isère depuis 1802, et veut bien se dévouer pour les Bourbons mais pas jusqu'au martyr...

 

St Bonnet en Champsaur

 

Patrie de François de Bonne, duc de Lesdiguières et dernier connétable de France.

 

A St Bonnet-en-Champsaur, l’Empereur mande le Maire par l’un de ses officiers ; mais Jean-Joseph Achard lui fait répondre : « En qualité de maire je siège à la maison commune. C’est ici même, si l’on se dit Empereur, qu’on doit se rendre en personne si l’on a des affaires à traiter ! ». Devant cette attitude, Napoléon aurait déclaré : « Il n’y a d’homme libre et fière que dans les montagnes ».

 

Près de Poligny, un vieux grenadier nommé Gentillon, originaire du Champsaur, a obtenu la permission de devancer la colonne pour aller embrasser son vieux père, un paysan de l’Aullagnier. Au passage de l’Empereur, alors que la population s’agglutine autour de Napoléon, ce soldat lui présente un nonagénaire paralysé, presque aveugle, qui ne veut pas mourir sans avoir vu son souverain. L'Empereur l'embrasse et donne au vieillard une bourse renfermant 25 napoléons.

 

 

Le Noyer

La Route Napoléon circule sur la commune du Noyer, traversant notamment le hameau de La Guinguette. Une plaque apposée sur l'une des maisons indique que l'empereur Napoléon s'y arrêta le 6 mars 1815.

 

Suite à son passage, et pour remercier les habitants de leur accueil, Napoléon fait don d’une somme importante au département qui servira à construire 6 refuges. Le but est de sécuriser le passage de col dangereux en construisant des maisons de secours qui font communiquer deux vallées. En Champsaur & Valgaudemar, deux refuges furent construits : le refuge du Col de Manse et celui du Noyer.

Ce dernier, construit en 1854, fut détruit par un incendie en 1947 et reconstruit à l'identique vers 1955.

 

 

Le Motty

 

Par Chauffayer, on monte à Corps, par la rampe du Motty. On quitte la région Alpes-Côte d'Azur pour entrer dans la région Rhône-Alpes. Corps est le premier village de l'Isère.

 

 

Corps

 

Une halte privilégiée par le pèlerinage de Notre-Dame de la Salette. Elle peut être aussi une merveilleuse étape gastronomique, si on s’y arrête pour déjeuner au relais de la Poste.

Cambronne a fait le logement dans l'Hôtel du Palais, situé dans la Grand Rue.

La route d'alors empruntait dans le village un tracé différent de la nationale 85, et l'entrée du village se faisait par la rue de Lara, le long des anciens remparts. Napoléon couche dans une chambre du 2ème étage de l'hôtel tenu par Dumas. Cet établissement sera transformé plus tard en couvent par les religieuses de la Providence, la chambre historique deviendra une salle de classe que fréquentent deux bergers devenus célèbres par l'apparition de La Salette : Mélanie Calvat et Maxime Giraud. En 1910, le couvent sera remplacé par une gendarmerie, qui, ensuite, laissera la place à une maison de retraite !...

Avant la nuit, il se fera couper les cheveux et mangera une omelette, il restera une phrase de Napoléon lors de ce passage à Corps «Corpatus je me sens ici comme chez moi». Une plaque commémorative, figure sur la façade de la maison : «Ici a logé du 6 au 7 mars l’Empereur  Napoléon revenant de l’Ile d’Elbe».


Les « puristes » remarqueront que l’aigle représenté sur cette plaque est en fait un aigle autrichien : sa tête est tournée du mauvais côté.

 

Lorsque l'hôtelier Dumas quitta le bâtiment de la Grand Rue pour s'installer rue des Fossés, toujours à l'enseigne de l'Hôtel du Palais, une plaque commémorative fut apposée sur ce qui est aujourd'hui une banque. C'est une erreur que le maire de Corps, le docteur Cardin a réparé en faisant replacer la plaque commémorative sur l'ancienne maison de retraite Hostachy. La nationale 85 longe extérieurement le vieux bourg et forme une large rue pittoresque, tracée sur les anciens fossés. On y voit l'abside de l'église, et à côté une vieille fontaine à vasque polygonale. Si on veut se rendre compte de l'aspect ancien de Corps, on descend par des ruelles jusqu'à l'ancienne Grande Rue qui était la seule route au temps de Napoléon.

Le général Drouot a distribué les affiches à Gap et avec son arrière garde rejoint La Fare en Champsaur. Le général Miollis (qui, prudent, a conservé dans sa poche une cocarde tricolore), est à Sisteron, avec ses troupes royalistes. Pour eux, il est urgent d'attendre. Ils seront à Gap le 9 mars... «Bonaparte est dans la souricière disait le maréchal André Masséna, ce sera la fin de sa folle équipée ! ». En effet, le général Miollis au sud, le général Gardanne à l'ouest, et le général Rostollant à l'est, sans compter la garnison du général Kerverseau à Briançon, il serait aisé de retarder la marche des Elbois, et même avec un peu de volonté, de l'attaquer. Plus facile à dire qu'à faire..

 

Pressentant le danger d'être pris en tenaille entre ces troupes à sa poursuite, et la garnison de Grenoble au nord qui n'allait pas manquer de descendre lui couper la route, Napoléon envoie Cambronne avec ses chasseurs de la vieille garde et un peloton de chevau-Iégers polonais, occuper La Mure pour parer à toute éventualité. Pierre Cambronne, qui n'a peur de rien, a pour mot d'ordre «Avancer sur l'avant ! » et il est à La Mure à minuit. Surprise, son adjudant-major Laborde qui doit faire le logement pour l'avant-garde, rencontre un autre adjudant major du 5° de ligne qui arrivait lui de Grenoble pour s'occuper du logement de son propre bataillon. Laborde l'interpelle

 

- Je vois que nous portons une cocarde différente, mais dis-moi avec la franchise d'un soldat, sommes-nous amis ou ennemis ?
- Deux vieux compagnons d'armes seront toujours amis ! répond l'adjudant-major en lui serrant la main.
- Alors faisons le logement ensemble !

Sur une des façades de cette rue, d’intéressantes sculptures moyenâgeuses. La première sculpture représenterait un moine, l’autre un sanglier ou un bélier. Il y en a une troisième qui représente un frère lal (frère servant qui n’est pont destiné aux ordres sacrés). Il s’agirait d’une demeure de religieux.

L'adjudant du 5° de ligne accepte la proposition, puis s'esquive pour aller informer son Chef de bataillon. De son côté Laborde rapporte l'incident à Cambronne, qui apprend en même temps qu'une troupe d'infanterie, avec une compagnie du génie, se met en position à 500 m de La Mure, sur une hauteur appelée la Pontine. Cambronne envoie un de ses officiers pactiser avec ce chef de bataillon nommé Lessart, ancien de la garde impériale, qui refuse de recevoir l'émissaire. Cambronne y va lui-même, mais une sentinelle lui intime l'ordre de s'éloigner ou «Je fais feu !» Le général revient à La Mure et poste un piquet de garde à l'entrée du village et au lieu de loger ses hommes les fait bivouaquer sur la place de l'hôpital. Il va souper à l'auberge, quand un paysan l'avertit que le 5° de ligne se met en mouvement pour tourner La Mure et se porter au pont du Pont-Haut, sur la route de Corps, et le faire sauter.

L'occupation de Pont-Haut, pont haut sur la rivière la Bonne très encaissée à cet endroit, aurait coupé l'avant-garde de Cambronne du gros de la colonne. Remettant son souper au lendemain, Cambronne rétrograde avec sa petite troupe pour protéger le pont et envoie une estafette prévenir l'Empereur de l'attitude du 5° de ligne. Le maire de La Mure, M. Genevois vient dire tout haut au chef de bataillon Lessart, de façon à être entendu par la troupe, qu'il est absurde de détruire le pont puisqu'il y a un gué plus loin, et que la perte du pont porterait un grave préjudice au commerce de la commune. Devant ces paroles de bon sens, approuvées par les sapeurs du génie qui cherchaient un prétexte pour ne pas obéir, Lessart décide lui aussi de rétrograder et s'en va bivouaquer à Laffrey. Cette nuit-là, La Mure où s'était rencontré les deux avant-gardes, se trouve évacuée et devient un «no man's land». Mais demain

 

Napoléon est à Corps. C'est à 40 km de Gap et 60 de Grenoble. Demain est donc le jour décisif, car comme il le dit dans le Mémorial: «La France était pour moi dans Grenoble

 

 

 

CORPS – LA MURE - GRENOBLE – MARDI 7 MARS

 

 

 « Le 7 mars 1815, le jour le plus long »

 

Pour ce jour décisif, Napoléon quitte Corps à 6 heures du matin, avec son état-major et un peloton de chevau-légers polonais, laissant 10 troupes manger 10 soupes à Corps. Depuis la fenêtre de sa chambre, va-t-il admiré l'Obiou qui culmine à 2.789 mètres ? Certainement. Par contre il n'a pu profiter de la vue sur le lac du Sautet qui n'existe que depuis 1935. Merci E.D.F !...Ils quittent Corps par la route de l'époque qui, après l'ancien hôpital, passe par la terre du Coin pour rejoindre Saint-Brême, village maintenant englouti sous le lac, puis Quet-en-Beaumont et La Salle.

Une ancienne publicité à La Salle-en-Beaumont
Une ancienne publicité à La Salle-en-Beaumont

A la même heure, à Vienne, ce mardi 7 mars, un courrier porteur d'une dépêche urgente arrive chez Metternich. Le ministre peut lire sur l'enveloppe: «du Consulat général impérial et royal à Gênes.» Elle ne contient que six lignes: «Le commissaire anglais Campbell vient d'entrer dans le port pour s'informer si personne n'avait vu Napoléon à Gênes, après sa disparition de l‘île d'Elbe. La réponse étant négative, la frégate anglaise a repris 10 mer sans tarder.


Le prince Metternich saute de son lit. A 8 heures il est chez l'empereur François, à 8 heures 15, chez le tsar Alexandre, à 8 heures 30 chez le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III. A 9 heures, rentré chez lui, il convoque pour 10 heures les ministres des Quatre Puissances dans son bureau.


- Maintenant qu'il s'est échappé, il faut le pendre !
- Avant de le pendre, il faut le prendre...


Marie-Louise apprendra la nouvelle par Neipperg au cours d'une promenade. Elle ne montra aucune émotion.

 

 

La Mure

 

Cœur du Dauphiné

On prend le temps d’une halte à La Mure peut-être un peu plus longue que celle de l’Empereur…

 

Napoléon et Sa troupe retrouvent le général Cambronne à Pont-Haut, et arrivent à La Mure à 8 heures où ils font une halte sur la colline du Calvaire. Plus de mille personnes suivent acclamant l'Empereur. Un piquet de chasseurs les maintiennent en cercle autour d'un bivouac improvisé. Pendant cette halte, Napoléon s'entretient avec le maire M. Pierre-Noé Genevois, et ses conseillers municipaux. M. Genevois aîné, sera récompensé d'avoir évité de faire sauter le pont de Pont-Haut, il sera sous-préfet pendant les Cent Jours, donc le premier et le dernier sous-préfet de La Mure.

 

Il fait chaud, et un caporal apporte un seau de vin pour les hommes du piquet. Napoléon fait un signe au caporal et dans le même verre que les soldats, boit à son tour, ce qui fait frémir de plaisir ces vieilles moustaches !

 

A 11 heures, on se remet en route, les Polonais en tête, les chasseurs de la vieille garde ensuite, les uns à pied, les autres en charrettes offertes par les habitants, enfin l'Empereur en calèche, son cheval mené en main. Le gros de la colonne venant de Corps n'a pas encore rallié.

De son passage, Napoléon aurait laissé une malle en bronze exposée au Musée Matheysin. Mais lorsque nous arrivons devant la porte, il est fermé (aucune explication sur la porte, nous sommes pourtant en plein mois de juillet ! même la boulangère en face des Halles ne comprends pas).

 

Pierre-Châtel

 

A 1 heure de l'après-midi, on est à Pierre Châtel, 161 habitants en 1815. Le maire est Jean-Baptiste Troussier, et parmi toute la population accourue, une fillette de 12 ans, Séraphique Troussier, vient offrir à l'Empereur un bouquet de violettes. Cette petite Séraphique se souviendra toute sa vie (elle mourra à 97 ans) de ce baiser mémorable de Napoléon.

 

 

Laffrey

 

Pays des lacs.

On longe le lac de Pierre-Châtel, puis celui de Petichet et l'on arrive maintenant au grand lac de Laffrey. Le plateau se resserre entre les collines et les lacs. Soudain, les lanciers polonais à bride abattue reviennent vers les chasseurs qui aussitôt sautent de leurs charrettes et chargent leurs fusils. L'Empereur descend de calèche et monte à cheval, puis dépassant les chasseurs pousse vers Laffrey avec les lanciers. Après un temps de galop, ils s'arrêtent: une troupe d'infanterie est rangée en bataille en avant du village.

C'est le bataillon de Lessart qui, pris de scrupules de n'avoir pas fait sauter le pont de Ponthaut dans la nuit, occupe le défilé. Cet infortuné chef de bataillon a troublé les historiens de cette fameuse rencontre de Laffrey: il se nomme suivant les ouvrages Lessart ou Lessard avec un d, ou devenu noble, de Lessard, ou encore Delessart ...

 

Lessart, donc, a envoyé un courrier à Grenoble au général Marchand et attendant une réponse, il espère retarder les rebelles. A midi, arrive un aide de camp, le capitaine Randon, officier de 19 ans qui n'est autre que le neveu de Marchand. Parti de Grenoble avant que la dépêche arrive, Randon n'a aucun ordre nouveau, mais, jeune et bouillant, assure «qu'il n'y a pas de doute, Bonaparte, il faudra tirer dessus.» Le capitaine Jacques Randon de St Marul, né à Grenoble en 1793, engagé à 16 ans a fait la campagne de Russie et, lieutenant en 1813, la campagne d'Allemagne, ce jeune capitaine deviendra maréchal et ministre de la guerre pendant le Second Empire, gouverneur de l'Algérie, pour finir à Genève en 1871.

Il reste avec Lessart qui établit son bataillon en avant du village, les voltigeurs déployés en première ligne. Le commandant Lessart reconnaît Napoléon à sa redingote grise et le voit descendre de cheval et marcher de long en large sur la route, puis observer le bataillon à la lunette. Un grand nombre de paysans l'avaient suivi, et certains approchent des voltigeurs avec des proclamations. Mais les soldats restent fixes à leur rang. Lessart intervient pour chasser les paysans. L'Empereur, à ce moment, lui envoie pour parlementer le général Bertrand qui a reconnu Lessart avec qui il a combattu en Egypte où il avait été décoré par Napoléon. Lessart reste inflexible :

«La France est maintenant au roi. Je ferai feu sur ses ennemis qui s'avanceraient sur mon bataillon
«Mais si l'Empereur se présente lui-même à vous, que feriez-vous ? Auriez-vous le courage de tirer sur lui ?» crie le général Bertrand.
«Je ferai mon devoir !» répond le chef de bataillon.


Et comme le comte Bertrand s'avance pour parler aux voltigeurs, Lessart met la main sur la garde de son épée.


Le capitaine d'artillerie Raoul, aide de camp de l'Empereur, arrive alors à cheval jusqu'au front du bataillon et crie :

- L'Empereur va marcher vers vous. Si vous faites feu, le premier coup de fusil sera pour lui. Vous en répondrez devant la France ! »

Les lanciers polonais se mettent en route et à cent mètres derrière on aperçoit les longues capotes bleues et les bonnets à poil de la vieille garde. Un flottement se produit dans les rangs du 5° de ligne. Lessart voit l'épouvante se lire sur le visage des ses soldats. Il crie à Randon :

- Comment engager le combat avec des hommes qui tremblent de tous leurs membres et qui sont pâles comme la mort !» et il commande :
- Bataillon ! Demi-tour à droite... Marche» car si depuis une minute il voit qu'il est impossible de résister, il veut au moins éviter les défections.

Les Polonais approchent. Lessart fait presser le pas. On sent le souffle des chevaux dans la nuque. Ne voulant pas être entamé par derrière, Lessart commande :
- Halte ! Face en tête ! ». Et il fait croiser les baïonnettes à sa troupe qui obéit machinalement. Les lanciers, qui savent qu'ils ne doivent pas charger, tournent bride et se replient à la droite de la vieille garde.

Alors, l'Empereur ordonne au colonel Mallet qui commande les grognards de faire mettre à ses hommes l'arme sous le bras gauche. Le colonel objecte qu'il a danger à se présenter désarmé devant une troupe qui n'hésitera pas à tirer et dont la première décharge serait meurtrière. Napoléon crie: «Mallet, faites ce que je vous dis !» et seul sortant de la ligne de ses vieux chasseurs il marche vers le 5° de ligne.

«Le voilà !... Feu ! s'écrie Randon. Feu !»

A portée de pistolet, Napoléon s'arrête :
«Soldats du 5°, dit-il d'une voix forte et calme, je suis votre empereur. Reconnaissez-moi ! »
et avançant encore de deux ou trois pas, il entrouvre sa redingote ;

«S'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son empereur, me voilà ! »

«Feu ! » crie le capitaine Randon...

«Vive l'Empereur ! Vive l'empereur ! Vive l'empereur !»

 

Un cri si longtemps comprimé jaillit de toutes les poitrines. Les rangs sont rompus, les cocardes blanches volent en l'air, des cocardes tricolores sortent des coiffures, les shakos s'agitent à la pointe des baïonnettes, les soldats se précipitent vers l'empereur, l'acclament, le touchent. Le chef de bataillon Lessart désespéré et ému remet en larmes son épée à Napoléon qui l'embrasse pour le consoler. Randon pique des deux et s'enfuit vers Grenoble. Stendhal a relaté cet épisode chargé de drames et d'émotions dans «Mémoires d'un Touriste» et dans sa «Vie de Napoléon». N'oublions pas que Stendhal est né à Grenoble en 1783, dans la rue des Vieux Jésuites, aujourd'hui rue Jean-Jacques Rousseau (plaque commémorative au-dessus de la porte). Lieutenant de Dragon sous l'empire, il fera la campagne de Russie en 1812, en qualité d'intendant.

 

L'Empereur reste calme et tranquille. «Sa physionomie reflète la satisfaction, mais il est impossible d'y percevoir le moindre sentiment d'inquiétude ou d'émotion.» relate le Courrier de l'Isère du 30 avril 1839... Les soldats ayant repris leurs rangs, il leur dit :

- Soldats ! je viens à vous avec une poignée de braves gens, parce que je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime puisqu'il n'a pas été élevé par la nation. Vos pères sont menacés du retour des dîmes et des droits féodaux... N'est-il pas vrai citoyens ? »

-Oui ! Oui ! » crient les paysans de Laffrey, de Pierre-Châtel, de La Mure, de Mens, et des villages voisins, que la curiosité et leur sympathie pour Napoléon ont ramenés sur le terrain.

La statue de bronze érigée sur « la prairie de la rencontre » commémore l’épisode.

Cette statue se trouvait sur la Place d'Armes, aujourd'hui Place Verdun, à Grenoble. Après la défaite de Sedan en 1870, détériorée, elle est mise au placard au dépôt des marbres, jusqu'au jour où Paris et Grenoble se disputent pour la posséder. Paris la voulait pour l'entrée des Invalides et finalement Grenoble, grâce à la ténacité de Marcel Deléon en 1929, obtint de la faire ériger au centre de la «Prairie de la Rencontre» là où Stendhal avait planté un saule... Elle sera inaugurée officiellement une seconde fois le 31 Août 1930.

 

 

Vizille

 

Le Berceau de la Révolution française, avant-dernière étape.

Le Domaine de Vizille : Un château, une révolution… les signes forts d’un siècle fou !

Le Château du Duc de Lesdiguières, de style Renaissance, construit au XVIIème siècle, est le plus grand château du Dauphiné.

Les Etats du Dauphiné s’y sont réunis le 21 juillet 1788 dans la salle du jeu de paume. Cette assemblée marque le début de la Révolution. .

 

Classé monument historique, le château de Vizille devient propriété de l’état en 1924. Il fut aussi la résidence d'été des Présidents de la République. Gaston Doumergue, Albert Lebrun, Vincent Auriol y séjournèrent quelques jours. René Coty, le plus fidèle, est venu à Vizille à six reprises entre 1953 et 1958. Hôte d'un soir en 1960, le général de Gaulle est le dernier président de la République venu au château.
Depuis 1984, propriété du Conseil Général de l’Isère, il abrite le Musée de la Révolution française, seul musée Français spécifiquement consacré à cette période de l’histoire.

Le parc du Domaine de Vizille, d’une centaine d’hectares, est une pure merveille.

 

Entrée gratuite pour le parc et le musée.

A Vizille, c'est jour de marché et depuis midi on est en alerte. La foule est grande, bientôt on voit à flanc de colline des cavaliers dévaler et les shakos et les chapskas s'agiter de l'autre côté du pont sur la Romanche. Le maire M. François Boulon et ses adjoints, dans la traversée de la ville, accompagnent Napoléon qui s'informe des besoins de la commune et fait remettre une somme d'argent pour l'hôpital. Il passe sous les hauts murs de la belle demeure du connétable de Lesdiguières, le «vieux renard du Dauphiné», qui sera maréchal du bon roi Henri IV, en 1609.

Pendant ce temps, Grenoble est dans la plus vive agitation. Vers midi le 4° de hussards venant de Vienne et le 7° de ligne commandé par le colonel Charles de La Bédoyère et le 11° du colonel Durand venant tous deux de Chambéry, entrent en viIle. Marchand compte peu sur les hussards qui avaient crié «Vive l'Empereur » l'an dernier lors d'une revue du comte d'Artois. Par contre il est sûr de La Bédoyère un des meilleurs colonels, qui, à 28 ans, a déjà été proposé au grade de général pendant la campagne de France en 1814. De plus il est noble, il a épousé à la fin de 1813 Mlle de Chastellux, brillante famille. D'abord rallié sincèrement aux Bourbons, il avait senti son royalisme décroître, et la politique vexatoire du ministère l'avait rangé dans le rang des mécontents, et fréquenté les salons d'opposition souhaitant tout haut le retour de l'empereur. Il avait alors été éloigné en semi-disgrâce à Chambéry. Le colonel Durand, lui a 42 ans; il a fait la Vendée, St Domingue, l'Allemagne, la Pologne, l'Espagne. Il est Grenoblois, et après la revue, il invite les officiers chez lui rue Jean-Jacques Rousseau.

Retenu dans une réunion par le général Marchand, La Bédoyère arrive le dernier. A son entrée dans le salon des Durand, les officiers le pressent de questions, pensant qu'il apporte une nouvelle: «Eh bien ! Oui, leur dit-il, c'est chose faite, L'Europe ne veut plus des Bourbons, l'Impératrice passe le Mont Cenis avec 40.000 hommes pour rétablir l'empire.» En entendant ces mots, le colonel Durand, qui était devant sa cheminée s'élance vers La Bédoyère et d'une voix forte; «Et quand cela serait, n'avons-nous pas nos serments ? » Stupéfaction dans le salon. Mme Durand déteste les Bourbons et admire Napoléon. Elle sait que son mari partage au fond de lui les mêmes sentiments. La Bédoyère sans un regard pour Durand qui tente de le retenir sort disant: «Vous avez le temps, les ordres sont pour 3 heures... »

La Bédoyère se rend aux remparts où est posté son régiment. Il est 2 heures. Il ne s'est pas passé une demi-heure qu'on entend battre la générale. Dans le salon, les officiers se précipitent sur leurs armes. Mme Durand leur demande s'iIs oseront se battre contre l'Empereur, mais son mari coupe court, ajustant son uniforme pour se contenir: «Allons ! N'écoutez pas les femmes: il faut me suivre...»

A la porte de Bonne, ils rencontrent le général Marchand en fureur. Il vient de voir La Bédoyère arracher sous ses yeux le plumet blanc de son bicorne et de la remplacer par un plumet rouge, tirer son épée en criant: «Grenadiers, soldats, voltigeurs du 7°, à moi ! à moi ! qui m'aime me suive, je vais vous montrer notre chemin !» Les tambours battent la charge, les compagnies crient «Le 7° à la porte de Bonne !» et tout le régiment, aux cris de «Vive l'Empereur ! » s'engouffre sous la voûte comme un torrent. A 300 mètres des dernières maisons, à portée de fusils des remparts, La Bédoyère commande: «Halte ! Formez les carrés ! Présentez armes !» et il fait percer un tambour d'où s'échappent un flot de cocardes tricolores, puis tire d'on ne sait où l'ancien aigle du régiment qu'il fixe sur une branche.

Pour colmater le vide laissé par la défection du 7°, le colonel Durand élargit les rangs de son régiment, mais les plus jeunes s'élancent pour rejoindre ceux du 7°, aussi Marchand fait fermer les portes. Le capitaine Randon arrive à ce moment, épuisé. Il raconte ce qui s’est passé à Laffrey. Il a croisé le 7° régiment de La Bédoyère, rayonnant, certains hommes, le prenant pour une estafette de Napoléon, le saluant par des «Vive l'Empereur !» Poursuivi par des lanciers de Jermanowski, à tombeau ouvert, il avait dévalé la fameuse route et échappé de justesse grâce à un raccourci, le «tracoulet» qu'il avait pris à la sortie de Vizille.

 

Eybens

 

Pour suivre les grognards nous devons nous écarter de la RN 85, et prendre la D5 par Eybens, qui est la vieille route de Grenoble, par le plateau de Brié-et-Angonnes, puis Tavernolles et Eybens qui est déjà la banlieue de Grenoble.

 

L’empereur monte vers Eybens et sur le plateau de Brié-et-Angonnes rencontre le régiment de La Bédoyère.Le colonel ne quittera plus l'empereur qui en fait son aide de camp. A Waterloo, il sera l'un des derniers à quitter le champ de bataille. Après la seconde abdication, il envisage de s'exiler en Amérique. Revenant, clandestin, une dernière fois embrasser sa femme et son jeune fils, il est démasqué par un policier, emprisonner et jugé. Le juge, en se servant des cocardes sorties du tambour, fera admettre la préméditation, et Charles de La Bédoyère sera condamné à mort et sera fusillé le 19 Août, plaine de Grenelle.

C'est maintenant une forte troupe qui marche sur Grenoble. Le 5° de Delessart, le 7° de La Bédoyère et les chasseurs de Laborde mêlés, entourés d'une foule de plus en plus dense. A Tavernolles, l'Empereur s'arrête dans une auberge dont l'enseigne «Aux Trois Fleurs de Lys» le fait sourire. C'est la fin de l'après-midi et depuis ce matin que d'émotions ! La tenancière, la «Mère Viguier» lui prépare une bonne omelette campagnarde, arrosée d'un pichet de vin. Dernière halte avant la capitale du Dauphiné, Eybens, où Napoléon descend à l'auberge Ravanat, pendant que l'état-major va en reconnaissance jusqu'aux portes de Grenoble.

Il est 7 heures du soir et le général Marchand entend de véritables hurlements de la fenêtre de son hôtel qui domine les remparts: face à la Porte de Bonne, plus de 2.000 paysans armés de fourches et de vieux fusils, portant des torches entourant l'avant-garde de Napoléon. Et tout ce monde criant «Vive l'empereur ! » Et depuis les remparts, les canonniers répondant par des «Vive l'empereur !»

 

«Sont-elles bonnes vos prunes ?» demandent les chasseurs aux canonniers.

 

L'officier d'ordonnance Raoul, avec deux lanciers, s'approche de la porte et crie; «Ouvrez ! Au nom de l'Empereur ! » Le colonel Roussille responsable de la porte de Bonne, fait avertir Marchand qui réplique :
«Dites au colonel de répondre par des coups de fusils !» et il part rejoindre les remparts. Il y a là 2.000 hommes armés et 20 pièces de canons. Il suffit d'un seul coup de fusil pour disperser les assaillants, mais le général Marchand à beau crier, les soldats en riant répondent par des «Vive l'Empereur ! ». Des royalistes essaient de gagner les canonniers en apportant des saucissons et du vin et les canonniers mangent le saucisson et boivent le vin à la santé de l'Empereur !

Le général Marchand s'adresse à un lieutenant d'artillerie réputé royaliste :

- M. de saint Genis ! Si les hommes ne veulent point tirer, les officiers ne tireront ils pas ?

- Mon général, nous serions hachés sur les pièces, nos canonniers nous ont prévenus !

 

Pendant ce temps, Napoléon est à Eybens à l'auberge Ravanat, où il prend un bain de pieds. En effet, la Mère Simiand, comme elle l'aurait fait pour son mari au retour d'une journée de travail, a préparé un bon chaudron d'eau chaude et du linge. Napoléon accepte de bonne grâce. Après tant de fatigues, parti depuis Corps à 6 heures du matin, même pour des pieds d'Empereur, ça doit être agréable.

 

 

Brié et Angonnes

 

Poumon vert de l’agglomération grenobloise

 

 

 Tavernolles

En arrivant à Grenoble, dernière étape de son périple, Napoléon s'exclama :

« Jusqu'à Grenoble, j'étais un aventurier, ensuite j'étais un Prince »

 

 

 

GRENOBLE - MERCREDI 8 ET JEUDI 9 MARS

 

 

La cité natale de Stendhal conjugue également parfaitement la fameuse maxime de l’écrivain « A Grenoble, au bout de chaque rue on découvre une montagne » !

Mais il est temps d'en finir, l'Empereur accompagné de La Bédoyère, rejoint la porte de Bonne, en se frayant un passage à travers la foule :

- Je vous ordonne d'ouvrir !

- Je ne reçois d'ordre que du général ! s'écrie le colonel Roussille

- Je le destitue !

- Je connais mon devoir, je n'obéirai qu'au général !

- Arrachez-Iui ses épaulettes crie La Bédoyère aux soldats.

 

Le tumulte est au comble. Le général Marchand qui a les clefs de la porte est rentré dans son hôtel et se prépare à quitter Grenoble. Les charrons de faubourg St Joseph apportent un lourd madrier et vont bientôt faire sauter les portes. Marchand avertit en hâte ses chefs de corps et en direction de Chambéry, passe la porte St Laurent avec le colonel Durand la mort dans l'âme car il laisse sa jeune femme, et 2 à 300 hommes qu'on a réussi à rassembler. En partant, Marchand donne les clefs au commandant Bourgade qui les porte au colonel Roussille qui enfin ouvre les portes toutes prêtes à éclater. A une heure du matin cette petite troupe s'arrête à saint-Ismier où Marchand a une maison de campagne pour y dormir. Il ne «donne plus aucun ordre». Le colonel Durand pousse jusqu'à Biviers chez son beau-père, où sa femme viendra le rejoindre le lendemain après avoir assisté à la revue passée par l'empereur...

La résistance a duré deux heures, Le docteur Emery est sorti de son armoire et avec son ami Dumoulin, ils rejoignent un groupe de notables «agents de la première heure», les docteurs Renaud et Fournier, Champollion-Figeac, professeur à la faculté de lettres, frère de l'égyptologue, et d'autres comme le colonel Gauthier maître de la Loge maçonnique du Grand Orient de France. Ils sont nombreux dans l'armée ces officiers en disgrâce, limogés ou déplacés à rechercher dans la franc-maçonnerie une carrière de remplacement ou simplement de la fraternité. Le rôle joué par la loge tout au long de cette Route Napoléon est encore assez mystérieux. Napoléon n'est pas franc-maçon, mais ses frères et un grand nombre de ses anciens officiers le sont, qui auraient pu l'aider.

La résistance a duré deux heures, Le docteur Emery est sorti de son armoire et avec son ami Dumoulin, ils rejoignent un groupe de notables «agents de la première heure», les docteurs Renaud et Fournier, Champollion-Figeac, professeur à la faculté de lettres, frère de l'égyptologue, et d'autres comme le colonel Gauthier maître de la Loge maçonnique du Grand Orient de France. Ils sont nombreux dans l'armée ces officiers en disgrâce, limogés ou déplacés à rechercher dans la franc-maçonnerie une carrière de remplacement ou simplement de la fraternité. Le rôle joué par la loge tout au long de cette Route Napoléon est encore assez mystérieux. Napoléon n'est pas franc-maçon, mais ses frères et un grand nombre de ses anciens officiers le sont, qui auraient pu l'aider.

 

Porté en triomphe Napoléon rentre dans Grenoble à 11 heures du soir. Il refuse d'aller à la préfecture désertée par M. Fourrier, et descend à l'auberge des «Trois Dauphins».  En 1791, le lieutenant d'artillerie Buonaparte, en garnison à Valence, passait à Grenoble et logeait dans cet hôtel, un des plus anciens de la ville dont l'enseigne existait déjà en 1412 !

« Lorsque les habitants vinrent au bruit des fanfares déposer sous le balcon de l’Hôtel des Trois Dauphins les débris de la porte de Bonne, qu’ils avaient chargé sur leur épaule : Napoléon, s’écrièrent-ils, nous n’avons pu t’offrir les clefs de la bonne ville de Grenoble; mais en revanche voilà les portes ».

L'auberge des trois dauphins : du 7 au 9 mars 1815, Napoléon loge au 1er étage de l'auberge des trois dauphins (actuel café Jules Verne) qui se trouve à coté de l'actuelle Auberge Napoléon. Trois moulures de dauphins se trouvent encore sur la façade.

Plus tard, Stendhal viendra y séjourner et écrira dans ses mémoires: «Je loge rue Montorge chez Blanc, dans la chambre n°2 qu'occupa Napoléon à son retour de I'île d'Elbe». En 1815, les «Trois Dauphins» sont à la famille Labarre. Toussaint Labarre le propriétaire n'est autre qu'un ancien artilleur des campagnes d'Italie et d'Egypte...


Napoléon va y passer deux nuits et y recevoir tous les artisans de son entrée dans la ville: Jean Dumoulin devient officier d'ordonnance et reçoit la légion d'Honneur, et Champollion-Figeac, secrétaire particulier.

 

En six jours, les soldats ont marché plus de 300 km et dans quelles conditions ! Dans la matinée, les derniers retardataires rejoignent peu à peu par petits groupes, l'uniforme couleur poussière. On s'empresse, on les réconforte et on se les dispute pour les inviter chez soi, à la table de famille. Bientôt ragaillardie, ces vieux grognards de la vieille garde se trouveront dans l'après-midi pour une revue solennelle sur la Place de Grenette. De part et d'autre de leur impressionnant carré, les deux régiments où s'est reformée la garnison de la ville, plus une troupe hétéroclite de militaires en demi-solde de tous grades de toutes armes, aux uniformes fripés sortis des armoires qui forment un bataillon qui vient de naître à Grenoble: «Le Bataillon de la violette».

 

La place Grenette : Sur cette place ont bivouaqué les 150 soldats qui ont suivi Napoléon dans sa reconquête du pouvoir.

 

Les rues avoisinantes sont envahies par une cohue de spectateurs. Les fenêtres, les balcons, les bords des toits, tout est pris d'assaut pour voir la première revue. Les tambours battent «Aux champs», et au centre d'un groupe d'officiers empanachés, de la rue Montorge débouche Napoléon redingote grise, petit chapeau, chevauchant Tauris. Suivi des lanciers du colonel Jermanowski, rutilant, sabre au clair et tunique au vent. Une ovation formidable couvre les carillons de la collégiale St André. Il est trois heures, cette revue va durer quatre heures. Napoléon passe devant chacun, dialoguant à brûle-pourpoint avec un soldat reconnu tout à coup entre mille. Pour l'Empereur, le triomphe se renouvelle à chaque pas. Grandiose par un élan patriotique rarement atteint, familière par ces manifestations d'attachement à l'armée, cette revue enchantera les Grenoblois.


Le matin déjà, à l'auberge des «Trois dauphins» Napoléon avait surpris les autorités municipales, judiciaires, religieuses et l'académie, qu'il avait reçu en audience à tour de rôle. Tous sont curieux et admiratifs, le félicitent de le voir revenir pour relever les principes de la Révolution, et tout en protestant de leur dévouement, lui font sentir qu'il fallait se préparer à un règne différent du précédent. Devant ce nouveau langage, éloigné de l'humble soumission d'autrefois, Napoléon ne témoigne aucune gêne ni mécontentement. Tranquille et serein dans son nouveau rôle, il dit à tous qu'il a passé dix mois à réfléchir et à en tirer des leçons, que les outrages au lieu de l'irriter l'avaient instruit:


«Pendant mon absence, on m'a couvert d'injures, on m'a appelé tyran et on m'a donné les noms les plus ignominieux. Pourquoi m'obéissiez-vous donc si j'étais un brigand ? Pourquoi observiez-vous les lois que je vous ai données de votre consentement ? Pourquoi acceptiez-vous les places ? Je ne puis supporter qu'on avilisse une nation généreuse qui a partagées mes destinées. Je n'aurais jamais quitté mon île si j'avais cru que la France pût être heureuse. Mais, dès que j'ai vu Louis XVIII dater «l'an vingt et unième de mon règne», j'ai dit il est perdu: il fallait qu'il se dégageât de ses vieilles idées, qu'il s'assit sur le trône que je quittais sans faire de changements, qu'il s'intitulât Louis 1er, datant de l'an l de son règne. Mais pour cela il fallait du courage, de la grandeur et beaucoup d'énergie ! Quand j'ai vu cela, je me suis décidé à revenir en France, sauver ce bon peuple qui ne mérite pas qu'on l'humilie. Ce n'est pas pour moi, j'ai assez de gloire ! Que me faut-il d'ailleurs ? Je mange peu, je dors peu, je n'ai pas de plaisir ...Ce n'est que pour cette grande nation !»


Le récit de ces visites officielles est rapporté par le maire. M. Renauldon et plusieurs magistrats dont M. Berriat Saint Prix. Puis l'empereur va leur parler de son fils pour qui «il va travailler désormais, qu'il venait pour préparer son règne, le lui ménager digne et tranquille».

«A Cannes, j'étais un aventurier, à Grenoble j'étais un prince» dit Napoléon dans le Mémorial. Le Jeudi 9 mars, sur le petit guéridon de sa chambre à l'auberge des «Trois Dauphins», vont être signés les premiers décrets impériaux «Par la grâce de Dieu et des Constitutions de l'Empire» il est redevenu «Empereur des français». Il légifère, nommant M. Claude Colaud de la Salcette préfet de l'Isère, destituant M. Harmand le préfet de Gap qui avait déserté, rappelant M. Fourrier, pour être préfet à Lyon. Le frère du nouveau préfet, Jean-Jacques Colaud commande la 7° division militaire à la place du général Marchand.


Surtout, il expédie Dumoulin à Turin avec une lettre pour sa femme Marie-Louise qu'il doit remettre au général autrichien Bubna que Napoléon connaît bien et avec qui il avait sympathisé quand l'Autriche était alliée de l'empire. Dans cette lettre, il lui annonce qu'il est bientôt maître de la France et qu'il l'attend à Paris avec son fils, pour le 20 mars jour de l'anniversaire de leur petit Napoléon...L'Impératrice ne quittera pas les bras de Neipperg, et par son attitude changera la face du monde. En effet, Napoléon, si son épouse l'avait rejoint, avait une solution politique : abdiquer en faveur de son fils Napoléon II et avec Marie-Louise comme régente, il obtenait l'aide de son beau-père l'Empereur d'Autriche. Il pouvait faire l'économie de Waterloo. On sait ce qu'il advint...

A l'auberge des «Trois Dauphins» Napoléon reçoit encore la générale Marchand, qui vient justifier la conduite de son mari. Un visiteur est annoncé : le général Chabert, général d'opposition qui avait crié «au dictateur» au coup d'état du 18 Brumaire et avait été jugé et dégradé après une défaite en Espagne.

- Bonjour général. Vous avez beaucoup souffert !
- Oui, Sire, vous m'avez traité de manière cruelle et bien injuste.
- Désormais, je ne vous ferai plus que du bien.
- Vous avez alors beaucoup de bien à me faire.
- Voulez-vous me servir ?
- Je suis et je serai toujours prêt à servir mon pays.


Le général Chabert sera nommé au commandement des Hautes-Alpes. Quand Napoléon apprendra qu'il a rallié sur les hauteurs de Gap, les troupes royalistes des généraux Gardanne et Miollis, il le fera baron.

Dans l'après-midi du 9 Mars une partie des troupes se met en marche sur Lyon par la porte de France, après avoir franchi l'Isère. Cette porte existe toujours, elle abrite le monument aux morts de la guerre 1418. La route, près du jardin des Dauphins, montait à l'époque à flanc de coteau avant de traverser saint martin le Vinoux, en direction de Voreppe, Rives et Bourgoin-Jallieu. Le Bataillon de la Violette traîne à ses côtés des grappes d'amis de parents pour «assurer le retour du Père de la Patrie».
«Quinze jours après le séjour de l'Empereur à Grenoble, cent Grenoblois au moins étaient à Paris, sollicitant et répétant partout que c'étaient eux qui avaient mis l'Empereur sur le trône», Stendhal, Mémoires d'un touriste.

Toute une armée, les 5°, 7°, 11° régiments de ligne, le 4° d'artillerie, le 3° du génie, un train d'équipages, un parc d'artillerie, en tout 7.000 hommes menés par le 4° de Hussards en tenue étincelante bleu et rouge.

Pendant ce temps à Paris circulent des journaux annonçant que Buonaparte a été fait prisonnier à Grenoble, espérant que la nouvelle serait confirmée le lendemain... Les gros titres successifs de la presse parisienne sont à savourer :

L'ogre de Corse a débarqué à Golf Jouan !

Le cannibale marche sur Grasse !

L'usurpateur est entré dans Grenoble.

Napoléon marche sur Fontainebleau

Sa Majesté est attendue demain à Paris.

Passant la Porte de France, l'Empereur monte en calèche et prend la route de Rives où il dîne le soir, à l'hôtel de la Poste. Il arrive à Bourgoin à 1 heure du matin, à l'hôtel du Parc, où Cambronne a fait le logement...


Avant de partir, Napoléon fait cette déclaration :
«Dauphinois, sur le point de quitter vos contrées pour me rendre dans ma bonne ville de Lyon, j'ai senti le besoin de vous exprimer toute l'estime que m'ont inspirée vos sentiments élevés. Mon coeur est tout plein des émotions que vous y avez fait naître, j'en conserverai toujours le souvenir. Napoléon


Il ne faut surtout pas se méprendre sur l'importance de la Route Napoléon. Cette épopée est d'abord un révélateur de la situation que découvre l'Empereur après onze mois de repos forcé dans I'île d'Elbe. Il en avait ressenti les prémices lors de la campagne de France et durant les négociations lors de la première abdication de Fontainebleau en 1814. Il se trouve confronté à deux France, celle du peuple qui l'ovationne sur le trajet, tout en criant des propos dignes de 89, des «Vive l'Empereur !» , suivis de «A bas la calotte ! Les aristos à la lanterne ! » et celle des notables, bourgeois enrichis par la vente des biens nationaux et qui veulent la tranquillité pour en profiter.

Les deux l'agacent fortement, ayant toujours détesté les manifestations révolutionnaires autant que les manigances des dignitaires du régime, lui qui a dépassé tous les Hommes Illustres de Plutarque... Conclusion de la Révolution de 1789, la Route Napoléon annonce les Révolutions de 1830 et 1848... Napoléon découvre l'émergence du clivage gauche-droite, force lui est de constater que la fracture sociale s'est accrue, et qu'il n'est plus le catalyseur de la Nation. Pendant les Cent-Jours, il ne sera que l'ombre de lui-même, souvent ailleurs, perdu dans ses pensées, étonné par l'ampleur de son destin et paralysé par la chute de son étoile.

Mais ce qui prime à ses yeux c'est la révélation de la trahison de l'épouse et la perte de son fils, prisonnier à Vienne. Il les attendra à Lyon, retardant sa marche, il ne rentrera à Paris que le 20 Mars, jour anniversaire du petit roi de Rome. Plus tard, les négociations n'aboutiront pas entre Metternich et ses frères, Joseph et Lucien, tous deux en Suisse essayant de détacher l'Empereur d'Autriche de la coalition en faisant du couronnement de son petit-fils l'enjeu de la combinaison. Napoléon fait alors courir le général Grouchy sus au duc d'Angoulême, dernier dauphin de France, fils du futur Charles X. Le duc d'Angoulême organise la résistance royaliste dans le Midi. Grouchy, désigné au commandement de Lyon, reçoit l'ordre de l'enlever pour qu'il serve de monnaie d'échange pour forcer Marie-Louise à rejoindre. Grouchy, pas encore maréchal, arrivera déjà trop tard...


Le 8 mars, le général Adam Neipperg apprendra à l'Impératrice, au retour d'une promenade sentimentale, que Napoléon s'est évadé de l'île d'Elbe... La nouvelle s'étant répandu à schonbrunn, des domestiques français crient «Vive l'Empereur !». Neipperg menace de les pendre et les fait reconduire à la frontière. Le 12 mars, Marie-Louise, sous la dictée de son amant, écrit une lettre officielle à Metternich, se déclarant étrangère aux projets de son époux et se mettant sous la protection des Alliés...

 

Ah ! Marie-Louise, on aurait pu faire l'économie de Waterloo ! 

 

 

La ROUTE NAPOLEON de nos jours
Devant le succès de cette route historique, on améliora son tracé, l’écartant parfois du chemin de terre initial suivi par l’Empereur.
En 1913, membre du syndicat d'initiative d'Artuby, l'abbé Jules Chaperon, curé de la Martre demande aux pouvoirs publics de décerner à la Route Nationale 85, le titre exceptionnel de " Voie Napoléon ", mais la guerre 14-18, retarde le projet. Goudronnée en 1927, la RN85 devient, à l'instigation des syndicats d'initiative locaux, la Route Napoléon, véritable épine dorsale qui va de la Côte d'Azur au coeur des Alpes.

 

Sources : www.tourisme-laragne.fr

www.route-nopoleon.com
La Route Napoléoninsolite par Jacques l'Azou.